Lisbonne, un hub technologique jeune mais prometteur

Oct 17, 2017

La capitale portugaise n’a rien à envier au climat californien de la Silicon Valley.

Lisbonne, un hub technologique jeune mais prometteur
Source: @rv

La capitale portugaise n’a rien à envier au climat californien de la Silicon Valley. Les entrepreneurs et investisseurs internationaux sont de plus en plus nombreux à s’y aventurer. Lisbonne a tous les ingrédients pour devenir un écosystème innovant incontournable en Europe à condition de trouver son positionnement et de pourvoir sans relâche à sa réserve de talents.

Cheap, surf and sun. Cela peut paraître d’une simplicité un peu naïve mais si Lisbonne est devenue en quelques années un hub international pour les start-ups, c’est en partie pour son climat agréable, presque californien, et sa qualité de vie incomparable en Europe. "Lisbonne est une très chouette ville, très cosmopolite, avec de belles plages, de chouettes bars et une météo super", admet Tim Kock, fondateur de Jungle.ai, société néerlandaise qui surfe sur la tendance du machine learning en développant des modèles de prédiction.

Originaire de Delft, le jeune homme et sa petite équipe ont installé leurs bureaux à Beta-i, l’une des organisations phares de l’écosystème lisboète, par opportunisme en partie, mais pas que… "Le domaine dans lequel nous travaillons requiert des profils très spécifiques. Le genre que l’on s’arrache dans la Silicon Valley ou qui sont vite débauchés avec des salaires mirobolants par les grandes entreprises présentes à Amsterdam. Le Portugal regorge de talents encore abordables et surtout, l’écosystème est très ouvert. On a vite fait de rencontrer l’adjoint au maire sans s’en apercevoir", s’amuse Tim Kock.

L’humilité et l’accessibilité font partie des caractéristiques de l’entrepreneur portugais. "Ici, on n’hésite pas à partager ses expériences et ses échecs. On est très disponible et généralement on donne toujours plus que ce que l’on annonce. Mais c’est aussi un problème parce qu’à force d’être trop humble, on passe parfois à côté d’opportunités, reconnaît Pedro Rocha Vieira, cofondateur et président de Beta-i. Nous sommes très flexibles aussi. Nous comprenons facilement les différentes mentalités. C’est très important lorsque tu gères le day-to-day." Un petit bémol tout de même: la ponctualité. "Le temps, c’est un concept un peu complexe pour nous mais on s’améliore", sourit Pedro.

Né de la crise, contre la crise

Contrairement à Porto, l’écosystème lisboète est, pour ainsi dire, inexistant avant 2008. Son histoire est indissociable de celle de la crise économique qui a frappé l’Europe dans les deux années suivantes. "Il y avait ce sentiment de tristesse chez les jeunes, se souvient Ricardo Marvão, cofondateur de Beta-i et managing partner chez LC Ventures. Ils n’avaient pas beaucoup de perspectives: s’ils avaient un job, ils faisaient tout pour le conserver. S’ils n’en avaient pas, c’était difficile d’en trouver. Je ne devrais pas le dire mais la crise a été un bénéfice pour le Portugal en termes d’entrepreneuriat parce qu’elle a créé un besoin."

Dès 2010, les cofondateurs de Beta-i commencent à organiser de petits événements. "On faisait venir des entrepreneurs étrangers qui racontaient leurs succès et leurs échecs, se souvient Ricardo Marvão. En écoutant ces histoires inspirantes, les gens ont commencé à avoir des idées. On a alors créé les premiers pré-accélérateurs ici au Beta-i à Lisbonne." Les investisseurs internationaux, eux, se montrent méfiants. "La première année, on a fait 1.000 pitchs aux investisseurs. Il y en a dix qui ont dit oui." Pour les convaincre, il faut aller les chercher. "En 2011, On a fait un événement, on leur a offert le billet d’avion, l’hôtel. On leur a dit: venez et si dans deux jours, vous estimez qu’il n’y a rien à Lisbonne. On vous fiche la paix", ajoute Ricardo.

À l’époque, le gouvernement, lui, loue ces belles initiatives mais n’est pas prêt à mettre la main à la poche. "Aujourd’hui, il a un rôle beaucoup plus actif. Mais à ce moment-là, il nous disait: j’aime bien ce que vous faites mais nous n’avons pas d’argent. Nous devons payer les hôpitaux, la sécurité sociale, etc. En revanche, ses membres assistaient aux événements, serraient des mains, amenaient la presse", explique Ricardo Marvão.

Après les premiers pré-accélérateurs, Beta-i a continué à organiser de plus en plus d’événements pour inspirer les gens. L’organisation a désormais son programme d’accélération, le Lisbon Challenge. Elle organise également le Lisbon Investment Summit et a récemment mis sur pied son fonds d’investissement. "Il nous faut toujours plus de gens inspirés. Parce que seul un petit pourcentage de ceux-là auront une bonne idée. Et seulement encore un petit pourcentage de ceux qui ont eu une bonne idée arriveront à la porter sur le marché et à réunir les investissements nécessaires pour croître", juge Ricardo Marvão.

Talentueux et multilingue

Si Lisbonne est incontestablement un endroit très agréable à vivre avec des loyers commerciaux et résidentiels encore abordables, elle offre bien d’autres atouts, à commencer par la qualité de sa main-d’œuvre. Hautement qualifiés, multilingues, technophiles, les entrepreneurs portugais ont un profil séduisant pour les investisseurs et les entreprises. "Techniquement parlant, nous avons de très bons fondateurs et ce, à différents niveaux: nous sommes très bons en IT, en management/business mais aussi en deep technology", estime ainsi Pedro Rocha Vieira.

Mais si le Portugal et sa capitale s’enorgueillissent de disposer d’une belle réserve de talents, ils savent très bien aussi que celle-ci a tendance à se raréfier et qu’il faut y être attentif. "C’est l’un de nos défis: nous devons conserver ce flux de talents", commente Felipe Ávila da Costa, cofondateur de la communauté d’entrepreneurs Founders Founders et de la start-up Infraspeak à Porto. "Nous devons continuer à promouvoir notre pays comme un bel endroit pour étudier et vivre. Attirer des profils étrangers c’est bien, mais nous devons repenser notre système éducationnel, se concentrer davantage sur notre futur, requalifier les gens pour les métiers de demain."

Petit mais global

Comme la Belgique, le Portugal est un pays relativement petit situé à côté de plus gros voisins. Le pays est un bon marché en général, notamment parce que les clients et les entreprises sont assez technophiles. "Clairement, celui qui vient lancer son business à Lisbonne ne vient pas ici pour le marché portugais. En soi, il ne représente pas grand intérêt mais il offre un avantage imparable parce qu’à cause de sa petite taille, les entrepreneurs portugais, comme en Israël, doivent penser global dès les premiers jours", explique Pedro Rocha Vieira.

Beaucoup d’entreprises portugaises à succès, comme Feedzai, Veniam, Talkdesk ou Uniplaces sont ce qu’on appelle des "dual compagnies". Elles ont été fondées au Portugal mais ont ensuite ouvert leur quartier général au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, voire en Asie. "L’histoire classique de 90% des successfull stories au Portugal, c’est ça: tu commences au pays, tu vas chercher ton premier round and seed à Londres et ton deuxième round à New-York ou San Francisco", résume Ricardo Marvão. "Et c’est logique puisque l’argent est là-bas. Les investisseurs veulent être proches des start-ups dans lesquelles ils investissent. Pour convaincre certains clients aussi, il vaut mieux dire qu’on vient de Silicon Valley que de Lisbonne", ajoute Pedro Rochoa Vieira.

Faut-il en conclure pour autant que les start-ups et scale-ups 100% portugaises sont presque inexistantes? "C’est vrai qu’on voit de plus en plus de start-ups portugaises qui n’ont pas leur CEO ou CMO à Lisbonne ou à Porto mais leurs équipes de développement sont ici. Par exemple, 80% de l’équipe de Talkdesk est ici tout comme 90% de l’équipe d’Uniplaces", répond d’emblée le président de Beta-i.

En quête de capital

Le gouvernement portugais est sans conteste plus "entrepreneurial friendly" que par le passé. Il a mis en place un certain nombre d’incitants, notamment sous l’impulsion de João Vasconcelos, qui fut directeur de Startup Lisboa et secrétaire d’Etat à l’Industrie jusqu’en juillet 2017. Il est possible d’avoir accès à des prêts ou des innovation vouchers, à des fonds européens ou même de créer sa société en une heure. "Il y a beaucoup d’incitants. C’est parfois un peu retardé, mais il y a des liquidités et de bons instruments financiers pour commencer un business ici", estime Pedro Rocha Vieira, qui admet toutefois que les start-ups paient encore un peu de trop de taxes et que le système des stock-options n’est peut-être pas le meilleur qui soit. "Mais cela s’améliore", conclut-il.

Trouver du capital d’amorçage n’est pas vraiment un problème. En 2012-2013, le gouvernement a rassemblé tous les fonds dans un seul et unique fonds, Portugal Ventures, avec pour objectif de soutenir les start-ups. L’autre grand fonds public, Caixa Capital, intervient également au même stade et parfois même un peu loin. L’écosystème peut aussi compter sur un bon réseau de business angels. Mais lorsque l’on commence à voir plus grand, les choses se corsent, comme en Belgique. "Les bons projets trouvent des capitaux mais pour le second round, c’est toujours plus compliqué. Il n’y a pas beaucoup d’investisseurs privés ou étrangers même s’ils sont de plus en plus nombreux", concède Ricardo Marvão.

Un lent processus

L’écosystème lisboète reste confronté à des challenges de taille. L’un des principaux consiste à trouver son positionnement dans la mesure où il n’y a pas encore d’industrie suffisamment forte qui se dégage. Les entreprises de logiciels, par exemple, se développent à un assez bon rythme et la mobilité, la santé ou le tourisme sont également des secteurs porteurs. "Mais c’est très lent, reconnaît Pedro Rochoa Vieira. Le défi aujourd’hui, c’est de savoir comment tirer parti de l’ensemble de ses revenus produits par le tourisme, par exemple, et de développer des offres et des outils technologiques véritablement forts. Aujourd’hui, il y a quelques petites entreprises et des gros hôtels. C’est un gros cluster mais on a besoin de davantage de technologies."

Lisbonne est en train de se construire, de grandir. Elle est capable de devenir un hub technologique incontournable mais elle a besoin d’acquérir l’expérience et de trouver les bonnes personnes pour poursuivre sa croissance. L’écosystème a besoin d’attirer davantage de connaissances et d’investisseurs. "Nous avons besoin de davantage de capital. Les investisseurs étrangers n’ouvrent pas encore des bureaux mais ils reviennent deux à trois fois par an désormais", commente Felipe Ávila da Costa. Sur le plan fiscal, Lisbonne propose déjà de belles choses mais peut être encore plus compétitive. Le prochain milestone? "Une IPO ou un gros exit", estiment beaucoup d’observateurs.

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Article original publié dans L'Echo: https://www.lecho.be/dossier/siliconeurope/Lisbonne-un-hub-technologique-jeune-mais-prometteur/9941533